L'art et l'artifice

Personne n'attend d'une machine à écrire littéraire de faire preuve d'une velléité messianique. Il suffit bel et bien que l' engin s'inspire de millions de textes existants. Elle produira alors une œuvre chargée de l'inconscient collectif déposé dans ces textes. Mais cet inconscient sera muet; muet jusqu'à l'arrivée de quelqu'un de très important en littérature; quelqu'un de nécessaire aussi à la signification d'un collage de Max Ernst ou d'une composition numérique de l'automate de Robbie Barrat. Ce quelqu'un, cette composante vivante et irréductible du sens d'un texte n'est autre que son interprète.

Déjà au début du 20ᵉ s., la philosophie de l'interprétation nous débarrassa de l'obsession de l'intention première, c’est-à-dire de cette idée selon laquelle il serait possible et nécessaire de savoir ce qu'un auteur voulait dire en écrivant. Nous savons ainsi déjà que l'interprète détermine une part essentielle du sens d'une œuvre. Mais la machine à écrire intelligente nous montre aujourd'hui qu'il peut le déterminer entièrement. Car lorsqu'une machine compose un texte, elle est dénuée d'émotion, dépourvue de corps, privée de toute expérience où pourrait s'ancrer le sens de ses propos. Pourtant nous ressentons en observant ses productions. Nous voyons quelque chose. Nous entendons quelqu'un s'adresser à nous. Le sens de l'œuvre robotique nous appartient. L'interprète d'une œuvre créée par une intelligence artificielle lui donne un sens imprévu par les constructeurs de cette intelligence. Notre interprétation est la part impensée de leur projet; elle libère le robot créateur de son asservissement aux raisonnements de ses concepteurs. Nous jouons un rôle essentiel dans la robopoïèse ! Tout comme nous avons joué un rôle dans l'autopoïèse de la nature depuis l'émergence de notre espèce : non seulement parce que nous émanons d'elle et que nous transformons notre environnement naturel, mais parce que nous faisons partie des créatures à qui cet environnement apparaît et qui lui donnent un sens.

Que la création d'une machine soit interprétable semble cependant signifier quelque chose de nouveau. Cela signifie que la totalité du sens d'une œuvre peut se trouver dans le regard de l'interprète ! Même si nous décelons une intention artistique à l'origine de l'œuvre d'un automate, nous admettrons facilement que cette dernière n'est qu'une synthèse mécanique. Mais dirons-nous alors que notre regard seul fait naître l'intention du créateur humain de l'art, et que cette intention n'est qu'une synthèse de la nature ?
D'après « L'art et l'artifice », André Ourednik, dans Robopoïèses, p. 145-148, ourednik.info/fr/textes/robopoieses